Retour à Fès
Deux ans plus tard, ils emménagèrent un peu plus loin, route de L'Aviation qui, comme son nom l'indique menait à la base sur laquelle travaillait mon père, remplacée aujourd'hui par le campus universitaire. Là, j'en suis sûr, le garage au-dessus duquel les Mangin occupaient un petit appartement après la naissance de leur deuxième enfant, a été vendu par les Lahlou, leur propriétaire, a un promoteur qui s'est empressé de raser les anciens bâtiments pour y construire un immeuble d'habitations sans charme. La rue a depuis longtemps été rebaptisée rue du nom du juriste Mohamed Belarbi Alaoui.
à la place du garage Lahlou
J'ai retrouvé ces lieux sans mal après avoir déniché dans les vieux bouquins de Maman l'édition 1953 du Guide Vert du Maroc que mes parents s'étaient procurés avant leur expatriation. Ce précieux ouvrage conserve dans ses pages jaunies, outre des spots contemporains des Mille et une nuits, une carte sur laquelle à l'aide d'un compas, mon père, en bon militaire, avait tracé ses repères : une série de cercles dont le centre, matérialisé par un point, indiquait sa maison ; un second point, en direction du sud-est sur le premier cercle, localise, lui, le garage Lahlou des années 50s. Il suffisait donc de suivre le guide.

Guide Vert du Maroc (1953). Plan de Fès
J'imagine les consignes à son épouse avant la promenade des gamins : reste de préférence dans le premier cercle ; si tu dois vraiment t'aventurer au-delà du deuxième, retire le cran de sureté ; passé le troisième, feu à volonté sur le premier qui approche trop près. Je plaisante, mais le flingue était quand même posé dans le landau, à portée de main : un MAB sorti de la Manufacture des armes de Bayonne, comme son nom l'indique, le même qui équipera plus tard les flics de la BRI du commissaire Robert Broussard. Il fallait se protéger un minimum : le Maroc n'était pas une colonie, comme l'Algérie, mais un protectorat (jusqu'en 1956)… Les Français avaient beau l'expliquer, les Arabes ne comprenaient pas la différence ! Mon père était pourtant loin de ce débat et je le soupçonne même de pencher vers un humanisme fort rare pour son époque, en témoigne les photos qu'il rapporta du Viêt-nam. Et puis, il avait épousé une Rital, ce qui lui avait fermé les portes d'une partie de la famille nivernaise. Comme beaucoup de gamins de sa génération, de condition modeste, il avait "signé" pour s'assurer une formation avant d'intégrer le privé. Le sort en aura décidé autrement !

Dans un café de Fès (novembre 1953).
Les Mangin (au centre) après un an de mariage
Voyager à Fès ne présente plus les mêmes dangers. Lorsque j'y retournai la première fois, en 1976, le Maroc était surtout une destination d'approvisionnement en haschisch. La culture du cannabis faisait alors – elle la fait toujours – la richesse des trafiquants plus que des paysans qui le cultivaient sur les hauteurs de Ketama. Au bord des routes du Rif, les gosses vous proposait du double zéro qui valait un bon triple, dont certains ne sont jamais revenus, ou alors très difficilement. Nous en avions rencontré, de ces loques humaines, dès notre arrivée, avec Michel, en 1976, au camping du Martil, notre première halte dans le royaume chérifien. Là, des Européens bien amochés revendaient des barrettes de shit pour le compte de dealers marocains dans l'espoir de tirer du feu les trois ronds nécessaires pour retraverser le détroit de Gibraltar. Sauf que leur addiction les poussait à immédiatement réinvestir dans la dope, pas nécessairement celle qui se fume, la maigre commission qu'il tirait de leur trafic.
Des
années plus tard, je découvrirais le sublime texte de Mahi Binebine
inspiré de cette période et de cette descente aux enfers qu'une jeunesse sans repère avait confondu avec la route du paradis. Rien à voir avec le trip des petits bourgeois de la Beat Generation venus claquer leurs dollars aux terrasses du Petit Socco, à Tanger. En dépit de toutes leurs qualités littéraires, Le Festin nu de William Burroughs, Un Thé au Sahara, de Paul Bowles ou encore le Tanger de Daniel Rondeau utilisent le Maroc comme décor, comme prétexte, mais resteront toujours un regard de l'extérieur, pour ne pas dire occidental. On ne pénètre pas le Maroc avant d'avoir lu Le Pain nu, de Mohamed Choukri.
Mieux valait redescendre de Ketama les poches vides. Les flics de la Sureté Nationale attendaient au tournant, quelques kilomètres plus loin en sirotant un thé à la menthe à l'ombre d'un parasol cradingue, prêts à intercepter les naïfs balancés par leurs indics ! Ce n'était pas difficile : pour arriver ou quitter le bled, il n'y avait pas d'autre choix que la RN.2 vers Tétouan, à l'ouest, ou Targuist, à l'est, et la R.509 vers Fès.
Avec Michel, nous avions zappé Ketama. Du Martil, nous avions pris un bus pour Fès où nous étions arrivés après une brève escale à Chefchaouen. À Fès, les locaux n'avaient pas accès au camping municipal de Fès, où nous avions planté la tente pour attendre que nos amis de Taounate viennent nous chercher ; ils avaient dû se faire accompagner par un gardien pour nous rejoindre. La médina de Fès baignait alors dans son jus, entrelacs de ruelles livrées la nuit à tous les dangers. Au retour de notre escapade à Taounate, nous y avions dormi d'un œil, accrochés à nos sacs, sur un bout de trottoir de la porte bleue, dans l'attente du premier bus en partance pour Tetouan.
© Fadel Senna / AFP (16 septembre 2022)
J'ai oublié Fès, une trentaine d'années, avant d'y revenir, en 2007. La gare routière avait évacué l'esplanade du Boujloud, face à la porte bleue, mais le petit troquet devant lequel nous avions passé la nuit et où nous buvions un thé à la menthe avec Michel, levait toujours son rideau, dès l'aube.
La ville n'a de cesse de valoriser la richesse de son passé aux fins d'attirer les touristes, lesquels débarquent par cars entiers, été comme hiver. Certains bus se vident juste le temps à leurs passagers de faire la photo de la porte bleue… avant de rembarquer tout leur monde ! Je les observe, fasciné, depuis la terrasse de mon petit troquet. Ceux-là, sans doute, considèrent que les dangers d'hier constituent toujours une menace.
Fès a muté. Même bien muté. Et la mutation n'est jamais sans attirer l'attention. Les Fassis (habitants de Fès) sont les premiers à se plaindre du nombre croissant de commerçants originaires des alentours. Ils sont bruyants, vulgaires, sales… sans éducation. Bref, ce sont des étrangers ! Ils ne produisent rien, se contentent de vendre tout et n'importe quoi, surtout des "chinoiseries" sur lesquelles réaliser une confortable marge, pendant que la production des artisans, les vrais, s'accumule sur les étals sans trouver preneur. Les Européens achètent peu, les Asiatiques encore moins ; à leur décharge : la politique mise en place depuis quelques années par les compagnies aériennes – qui font payer les bagages au poids, comme les ordures – n'incite pas à se charger. La "crise" se fait sentir y compris sur le marché immobilier, dont les prix marquent une nette pause après leur folle ascension du début du siècle.
La ville de ma naissance aimerait rivaliser avec Marrakech, la capitale du sud, sur la scène touristique. Il reste un peu de travail : Fès n'a enregistré qu'un million de nuitées en 2024 et même si elle se classe au cinquième rang des destinations marocaines, elle ne pèse encore que… 4 % du marché.
Retour à Fès en 2025. Aujourd'hui déambule dans les ruelles de la médina une foule hétéroclite qui ne se soucie guère de fouler une terre d'islam plutôt prude. Surprenants ces Occidentaux ! Les mêmes qui, dans leur pays, considèrent d'un mauvais œil le port de l'abaya et du hijab, trouvent normal que des femmes se promènent la poitrine généreusement offerte, dans des tulles si fin que l'on distingue sans peine leurs dessous plus ou moins coquins, quand elles ne se baladent pas, la cigarette aux lèvres, dans un short d'où sort négligemment le pli d'une fesse ! Ça doit remuer dans les sarouals !
L'absence de respect n'a jamais favorisé les échanges ni le désir de partage. Je n'avais pas besoin de venir au Maroc pour m'en convaincre. J'en ai vu d'autres : des mecs s'embrasser à pleine bouche, dans la rue au Laos, par exemple ! Ne vous étonnez pas, après ça, de vous voir refuser le droit de faire une photo et d'ainsi laisser une trace qui sera exhibée sans plus de respect.
À PROPOS DE PHOTOS : ACCÈS AU FÈS.BOOK
Et le Maroc dans l'actualité. Un résumé ICI



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