Haro sur les cafeux !
Tous les analystes de comptoir des réseaux sociaux se sont engouffrés dans la brèche sans avoir même fait l'effort d'ouvrir ce pavé de 544 pages, il est vrai assez imbitable. Mais rien ne vaut l'eau trouble pour noyer le poisson dit l'adage. Nicolas Dufourcq, formaté par la pensée libérale – parcours classique : Lycée HIV, Sciences Po Paris, HEC, ENA – pouvait-il produire autre chose qu'un tract ultra-libéral et violemment antisocial ?
L'auteur n'a pas l'ambition de nous expliquer la dette, mais de nous convaincre que nous la devons à la générosité de l’État ; pas celle qui profite aux riches, celle qui soulage les difficultés des moins bien nantis ! De son point de vue, la dette n'est le résultat ni des dépenses autant somptuaires qu'inutiles de notre monarchie-parlementaire ni de la baisse des recettes publiques pour permettre aux plus riches d'augmenter leur fortune, mais de la prise en charge par la collectivité de la misère. Depuis Giscard et Barre (1974-1981) nous explique-t-il en substance, la France n'en finit pas de distribuer ses largesses sans compter. Et voilà que d'une demi-vérité, notre auteur impose LA vérité. C'est un fait : les années Giscard ont probablement été les plus généreuses. Peut-on pour autant en conclure que cette générosité à elle seule a fait exploser la dette ?
Dufourcq joue une partition facile. Cela fait un quart de siècle, que depuis le sommet de l’État, les personnes les plus autorisées jettent en pâture ces mauvais Français responsables des difficultés de la patrie : les "racailles" pointées par Sarkozy ; les "sans-dent" de Hollande ; "ceux qui ne sont rien" enfin pour Macron. Comment s'étonner que la meute leur emboite le pas et aboye derrière ses maîtres, quand bien même la méthode utilisée paraît simpliste.
Dufourcq et ses suiveurs remettent en cause un principe dont s'enorgueillissait la République française au XXe siècle : la solidarité nationale. Ils en appellent à un changement radical, et défendent le chacun pour soi que réclament les plus égoïstes, ceux qui pensent pouvoir s'en tirer seuls. Quelle lâcheté et surtout quelle ignorance de la réalité ! Dufourcq lui-même est obligé de reconnaître que l’État paye aujourd'hui la disparition des réseaux de solidarités qui existaient jusque dans les années 1960 et que le libéralisme s'est évertué à détruire. Les individus puisent leur force dans le groupe ; et le groupe n'est jamais plus fort que le plus faible de ses membres. Il y aura toujours un plus faible que soi et ce n'est pas en l'éliminant que l'on devient plus fort ; au contraire, sa disparition nous rapproche de la place qu'il occupait.
Ma réaction sur LinkedIn, vue par plus de 1.500 internautes en quelques minutes (et dépasse depuis les 7.500 vues) me vaut les sarcasmes de ceux qui voient dans les propos de Dufourcq le feu vert pour déverser une nouvelle fois leur bile ! Et l'on nous parle alors du déficit abyssale des comptes sociaux.
Les comptes sociaux
Une petite vérification suffit pour s'apercevoir de la fake. Non seulement, les comptes de la protection sociale ne sont pas déficitaires. Au contraire, ils sont excédentaires nous dit l'Insee :
"En 2019, le solde de la protection sociale continue de s'améliorer pour atteindre 13,3 milliards d'euros (données semi-définitives). Il est excédentaire pour la troisième année consécutive (+4,6 milliards en 2017, +9,7 milliards en 2018). Cette amélioration est due à une croissance des ressources (+2,7% en 2019) supérieure à celle des dépenses (+2,3%). Ces dernières s'élèvent à 809,1 milliards d'euros, dont 761,7 milliards d'euros de prestations (31,2 % du Pib), tandis que les ressources s'élèvent à 822,5 milliards d'euros."
(Source : Insee Référence – Édition 2021 – Fiche 4.3 – Protection sociale)
Bien sûr, les comptes de la Sécurité Sociale pourraient être meilleurs. Mais peut-on faire supporter aux assurés, seuls, la responsabilité de leur détérioration ? Il y a quelques années, je racontais l'histoire de ce médecin homéopathe rappelé à l'ordre par le Sécu. En cause : sa tarification, jugée discriminatoire par l'administration. Les 95 € facturés par consultation rendaient ses soins inaccessibles aux plus modestes. Le médecin eut beau plaider qu'il ne facturait pas les consultations "de couloir", lorsque les patients venaient entre deux consultations demander l'interprétation de leurs résultats d'analyses. Rien n'y fit, il dû revoir son tarif et, du coup, facturer les consultations de couloir. Résultat, au lieu de "coûter" sept consultations par jour à la collectivité (175 €)… il en a coûté le double ! Combien de fois ai-je croisé des patients en ALD (Affection longue durée) qui avaient oublié une boite de médocs, se faire refouler de la pharmacie et inviter à se faire délivrer une ordonnance (25 €) pour se voir délivrer une boite à moins de 3 €. Et l'on pourrait aussi se pencher sur le Doliprane dont plus de 300 millions de boites sont prescrites, chaque année (Le Parisien) ! 25 € la prescription pour un achat à 2,18 €.
Les retraites
Ah mais les retraités coûtent chers ! Ce ne sont pas les retraités qui vous le diront. Le déficit du système – entre 5 milliards selon le Conseil d'orientation des retraites, et 50 milliards d'euros (Gilles Raveaud dans Alternatives Économiques) personne n'est capable de le dire vraiment – n'est imputable ni aux actifs ni aux anciens actifs, mais à une orientation politique qui, depuis cinquante ans, refuse de s'atteler à une répartition plus équitable des richesses – à commencer par le travail. Moins de Français travaillent, et quand bien même ils travaillent plus, cela ne compense pas la baisse des recettes de cotisations. Pourtant, bon an mal an, le pays continue de s'enrichir.
J'ouvre une parenthèse…
La politique économique d'un pays se limite-t-elle à l'accompagnement des stratégies de développement et de rentabilité du secteur privé ? La pression fiscale est-elle le seul levier pour parvenir à l'équilibre des comptes ? Est-ce la paresse intellectuelle ou son arrogance légendaire qui empêche la France de voir ce qu'elle est devenue : un petit pays en voie de
sous-développement ? Les deux peut-être.
Il suffirait pourtant d'ouvrir les
yeux pour trouver l'inspiration. En Corée par exemple, chacun est libre
de commercialiser le produit du bout de terrain qu'il cultive devant sa
maison. Ces légumes sont revendus aux voisins, ou sur le marché. Les
plus courageux les proposent même cuisinés… La Corée fait une
distinction entre l'activité "marginale" ou "d'appoint" et l'activité
commerciale ou industrielle.
Même
un pays "en développement", comme le Viêt-nam, l'a compris. Si les
paysannes chargent leur vélo au point de ne plus pouvoir s'asseoir
dessus et pédaler, ce n'est pas pour permettre aux touristes de repartir avec une belle photo, mais
parce que le commerce ambulant, considéré par les autorités comme une activité de subsistance, n'est pas taxé ; il sera toujours
temps d'imposer une patente lorsque le commerçant aura suffisamment de
revenus pour se louer un local. En attendant, il fait marcher le commerce et offre la à celui qui s'y adonne la perspective de s'enrichir. L'Asie traite son économie comme un
horticulteur ses plantes : sauf à vouloir brider leur croissance, il ne
les taille pas par la racine, mais à la floraison. Il y a d'autres méthodes que le matraquage fiscal.
La
"micro-activité", appelons-là comme ça, repose sur des transactions
directes que les États dits "modernes" cherchent justement à contrôler, à
limiter… Allez ! À faire disparaitre, à remplacer par des transactions
traçables, numériques. Peut-être que l'on comprendrait mieux les
déficits, la dette, si on les observait dans la perspective d'une
mutation civilisationnelle qui vise à modifier en profondeur les
rapports sociaux, contraire à la liberté que suppose les échanges. La
stigmatisation des plus modestes annonce le moment où la société les
considèrera comme des "inutiles", tout juste bons à se voir parqués si
ce n'est exterminés. Fermer la parenthèse.
(Source Banque mondiale)
L'ubérisation de la société
Les comptes sociaux ont pris une énorme claque avec l'ubérisation du marché du travail et le développement de la forme auto-entrepreneuriale. L'auto-entreprise dispense de cotisations sociales les entreprises… mais pas les auto-entrepreneurs (taxés à hauteur de 22 % de leur chiffre d'affaires). Selon l'Urssaf, en 2023 le chiffre d'affaires global du secteur avoisinait les 30 milliards d'euros, soit au bas mot 10 milliards d'euros de cotisations volatilisées ! Les comptes sociaux sont devenus tellement complexes que l'on peut leur faire dire tout et son contraire, comme le relève non sans humour François Ecalle sur le Fipeco, dans une note de février 2025 :
"Il existe plusieurs définitions de la « sécurité sociale », qui correspondent à des soldes comptables différents. En particulier, celui des régimes obligatoires de base et du FSV enregistrait un déficit de 10,8 Md€ en 2023 alors que celui des administrations de sécurité sociale (ASSO) au sens de la comptabilité nationale enregistrait un excédent de 11,5 Md€ grâce notamment à la CADES."
La confusion est volontairement entretenue dans les comptes sociaux entre ce qui relève d'une part de l'assurance et donc des cotisations (santé et retraites), de l'autre de la solidarité (prestations Caf)
Croissance de la pauvreté
Par paresse intellectuelle encore, certains trouvent plus confortables d'imputer aux pauvres la responsabilité d'une situation dont ils sont d'abord les victimes et proposent donc, logiquement, qu'ils croupissent dans leur misère. Ce point de vue gagne chez ceux qui voient le risque se rapprocher… sans pour autant l'éloigner. On n'a jamais éradiqué la pauvreté en supprimant les pauvres.
Balivernes ! entend-on aux comptoirs… La richesse (mesurée en Pib) ne cesse de croitre, comme la richesse par habitant (Pib / habitant). Pas si sûr. D'abord, le Pib / habitant ne mesure par la richesse des personnes, mais la richesse produite. La multiplication par 3,8 du Pib / habitant (monnaie constante), entre 1960 et 2024, ne signifie donc pas une croissance équivalente de la richesse individuelle.
L'indice du coût de la construction mesuré par l'Insee est passé dans le même temps de 144 (04-05-1960) à 2.108 (26-03-2024), il a donc été lui multiplié par… 14,6. Les revenus ? Il n'ont pas été multipliés par 14, mais enregistrent une modeste croissance de 13 % entre 1996 et 2023 (toujours selon l'Insee) ; en comparaison, l'indice des prix à la consommation a, lui, (Insee encore) fait un bond de 75 % puisqu'il passe de 68,09 (01-03-1990) à 119,67 (13-12-2025) !
Tout naturellement : la croissance du Pib ou du Pib / habitant n'a pas empêché celle de la pauvreté et de la précarité. Depuis le début des années 2000 (second mandat de Jacques Chirac), le taux de pauvreté aurait même tendance à s'envoler. Selon l'indicateur retenu, il se situerait entre 15,5 % et 17 % de la population – soit tout de même un Français sur 5 ou 6. La croissance du Pib permet d'entrevoir la concentration toujours plus grande de la richesse.
Menaces pour la démocratie
Ce n'est pas la stigmatisation des pauvres qui règlera le problème de la pauvreté. Un rapport de 2025 commissionné par la présidence sud-africaine du G.20, et dirigé par le Nobel d'économie Joseph Stiglitz, montre qu'entre 2000 et 2024, les 1 % les plus riches de la planète ont accaparé 41 % de la richesse produite ; les 50 % des plus pauvres s'en partageant eux 1 %. La richesse des milliardaires du G.20 dépasse les 15.600 milliards de dollars ; 10 % seulement de cette somme suffiraient à éradiquer la pauvreté dans le monde nous assure Oxfam.
Le problème n'est pas qu'un homme puisse détenir 425 milliards de
dollars à lui seul, mais que certains trouvent cela moralement acceptable. Cela est devenu acceptable, parce que depuis des décennies, des dizaines de milliers de pauvres ont été habitués à vider leur porte-monnaie, pour applaudir des types qui gagnent un million de dollars par mois à taper dans un ballon 90 minutes, les mercredis et samedis soirs!
Le déséquilibre entre la rémunération du travail et celle du capital exacerbe des tensions qui ne peuvent se résoudre que par la guerre, civile ou extérieure, écrivait Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle (Le Seuil, 2013). Joseph Stiglitz partage ces craintes, estimant que les inégalités menacent les démocraties (Les Échos). Bien évidemment, un esprit mal tourné verrait dans les appels à un conflit ouvert avec la Russie, qui se multiplient depuis trois ans, un moyen de s'épargner une guerre civile.
La faute aux immigrés
Le problème de la dette n'a rien à voir avec la pauvreté. En revanche : la dette et la pauvreté sont les conséquences directes d'une mauvaise gestion. Je m'attendais bien en recadrant le problème, que l'on m'oppose l'argument que, depuis cinquante ans, l'on nous assène pour expliquer tous les maux : "Une société ouverte à une immigration massive est vouée à la faillite. Cela n'a pas raté ! En moins d'une demi-heure, un Tartuffe pointait du doigt les immigrés. L'affaire est encore plus risible, lorsque l'on apprend que Tartuffe se prénomme… Kamel ! Et là, on peut se dire que c'est foutu.
Maintenant, c'est un fait : les opposants à l'immigration les plus virulents sont des enfants ou petits-enfants d'émigrés : Sarkozy, Darmanin, Zemmour, Bardella… tous les chantres d'un "nationalisme" complètement déconnecté de la réalité.
Pays d'immigration ou pays de synthèse ?
Le nationalisme français ne repose plus sur une unité linguistique, ethnique ou religieuse. La France n'est ni le Japon ni la Corée, restés attachés à la pureté de la race. Le nationalisme moderne capable de ressouder la France est un projet commun que personne depuis cinquante ans n'a proposé. Et pourtant, là encore, la France n'a rien d'original ! D'autres pays – la Chine ou les Philippines, pour ne pas les citer – ont réussi à utiliser la pluri-ethnicité de leur société.
Au risque de déplaire, la France est, depuis au moins le tournant des XIXe et XXe siècle un "pays de synthèse" un carrefour de peuples : les Polonais, Belges, Italiens ont été rejoints par les Espagnols puis les Portugais avant que ne débarquent les Maghrébins, les Africains, les Asiatiques et maintenant les Moyen-orientaux. Dans une note de juin 2023, le Centre d'observation de la société déclarait : "Une personne vivant en France sur cinq – donc environ 13 millions
d’individus – est immigrée ou a au moins un parent immigré, selon les
données 2019-2020 de l’Insee." (Source)
Treize millions serait même une estimation conservatrice. L'indicateur des origines est trop récent pour aller bien loi, mais si déjà 20 % de la population française a un parent étranger, on peut imaginer combien ont un grand-parent étranger… Dans un entretien au Figaro (31 mars 2023), Sylvie Le Minez, directrice des études démographiques de l'Insee estimait à 30 % la part des Français d'origine étrangère ! Soit environ vingt millions. C'est ce qui ressortait de l'enquête TeO2 sur les origines menée par l'Institut conjointement avec l'Ined.
La peur de l'étranger ne fait plus recette
L'immigration en France est de surcroit devenu un phénomène marginal. Ceux qui aujourd'hui déplorent "l'immigration massive" tétaient encore leur mère (s'il étaient nés) lorsque Giscard d'Estaing ferma les frontières, en juillet 1974, quelques jours après sa prise de fonction. Le nombre de cartes de séjour délivrées en 2024 au motif économique ne dépasse pas 56.000 (première demande), soit 16,5 % du total. Surtout, ces 56.000 cartes représentent 0,23 % de la population française !
Le lecteur attentif remarquera que si La Dette sociale de la France s'en prend frontalement aux plus modestes, son auteur ne parle pas des plus riches. Il ne propose pas davantage un autre modèle que celui qui profite à quelques grandes fortunes et, en exacerbant les fractures sociales, envoie la France dans le mur.
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